Dossier : sortir les livres dans la rue et partager les savoirs

Chaque semaine, les familles du parc Edmond Hamelin, dans Hochelaga à Montréal, voient arriver un mini convoi de vélos entourant une curieuse cariole bleue et jaune. Rapidement, des dizaines de petites mains s’activent pour en sortir une grande banderole, une couverture cousue de poissons multicolores et un porte-livres.
Le décor en place, une trentaine de livres pour tous les âges est déposée un peu partout sur la couverture et sur le porte-livres. On y trouve des livres de dinosaures fort demandés par les jeunes garçons, de pompiers, de hockey, un autre sur les jungles amazoniennes, un atlas, des cherche et trouve, une collection de livres à calques et bien d’autres histoires.
Le regard de Mathilde a très rapidement été attiré par le nouveau livre ”La princesse qui était nulle” et se met à chercher du regard un plus grand qui serait libre pour le lire avec elle. Amanda reconnaît le livre qu’elle a déjà lu plus d’une fois ”Je ne suis pas comme ils disent” et tourne sans hésiter les pages jusqu’au conte sur le Congo, son pays d’origine.
Après quelques minutes pendant lesquelles les livres ont été découverts et redécouverts, chaque enfant prend celui qui lui semble le plus intéressant et se joint à un des adultes présents. Commence alors un voyage magique pour l’un comme pour l’autre.

Expérimentées pour la première fois en 1968 dans les banlieues populaires de Paris en France, les bibliothèques de rue visent à combattre l’exclusion en créant de vrais événements culturels au cœur des quartiers les moins favorisés. Elles existent aujourd’hui partout dans le monde sous plusieurs formes : dans des parcs, au pied des cages d’escaliers, dans la cour d’une baraque de bidonville, en plein champs, sur des marchés nomades, gardant comme idée première d’atteindre les enfants et leurs familles sur leurs lieux de vie. On en retrouve ailleurs qu’à Montréal entre autres à la Nouvelle Orléans, en Pologne, à Madagscar, aux Philippines et environ quatre-vingt en France.

Camille, alliée engagée dans une bibliothèque de rue en France
Camille sait bien que beaucoup d’enfants du terrain sont en échec à l’école et elle essaie que chacun trouve sa place sur la couverture : petit ou grand, lecteur ou non lecteur … « Je ne suis pas là pour leur apprendre à lire, mais pour les aider à ne pas avoir peur du livre : qu’il ne représente pas seulement les difficultés scolaires mais qu’il soit aussi une curiosité, un plaisir. »
Et à voir l’effervescence autour des albums, ça semble bien marcher ! La bibliothèque de rue comme une porte ouverte à la culture, au plaisir d’entendre une histoire et de la raconter à son tour, à son rythme.
Camille essaie de toucher le plus de familles possible et elle veille à ce qu’aucun enfant ne soit exclu de ce moment de lecture. La seule règle de la bibliothèque de rue, c’est la paix sur la couverture étendue à terre, où les animateurs lisent avec les enfants. Ceux-ci vont et viennent comme ils veulent, mais un enfant ne doit pas empêcher un autre de lire ou d’écouter une histoire. « On fait parfois un jeu ou un dessin tous ensemble pour regrouper tout le monde et mieux comprendre les tensions qu’il peut y avoir entre les familles. Et on découvre parfois une entraide étonnante entre enfants qu’on n’imaginait pas copains. »

Une couverture par terre et une caisse de livres : c’est la bibliothèque de rue.
Le mouvement ATD Quart Monde cherche, à travers cette action de bibliothèque de rue, à sortir la culture et le savoir des espaces traditionnels dont l’accès n’est pas le même pour tous.

En plus d’apporter des livres dans des quartiers défavorisés, la bibliothèque de rue est surtout un moment de rencontre : différents milieux, différentes manières de vivre, différentes relations avec les livres se retrouvent autour d’un outil de découverte et de plaisir commun.
On y expérimente aussi de nouvelles façons d’aller à la rencontre des plus pauvres en faisant attention à éviter le modèle traditionnel de l’aide et du ”service” pour le remplacer par une structure d’échange d’égal à égal. Contrairement aux services communautaires ou gouvernementaux, on y recherche d’avantage un moment solidaire où chacun vient partager ses expériences, ses passions mais aussi ses questions sur l’autre. Plus qu’un accompagnement à la lecture, c’est surtout une occasion pour aller partager un moment de vie, exigeant pour chacun mais aussi joyeux et plein de surprises.

Leo Berenger, volontaire engagé à la bibliothèque d’Hochelaga à Montréal
Ma première surprise quand j’ai commencé à participer aux bibliothèques de rue, c’était l’accueil des enfants. Dès qu’ils nous voyaient, au lieu de s’enfuir ou d’éviter de nous regarder comme je m’y attendais, plusieurs qui jouaient ensemble dans le parc, mettaient fin à leurs jeux pour venir chercher des livres et installer avec nous la bibliothèque de rue. Je me souviens d’une fois où j’avais eu plaisir à voir une grande, venue plusieurs années à la bibliothèque de rue, sollicitée par une fille plus petite pour lui lire le livre qu’elle avait choisi. Elles se sont installées à l’écart toutes les deux dans un des manèges du parc et quand nous avons commencé à ranger la bibliothèque de rue, elles en étaient au troisième livre.

Rejoignez-nous !

Les bibliothèques de rue n’ont rien de spectaculaire ni de particulièrement révolutionnaire. Pourtant, avec le temps et la patience, on y ré-apprend à partager le plaisir de lire, à stimuler l’imaginaire, à inventer de nouvelles façons de vivre ensemble. On y prend surtout conscience que la culture et particulièrement le livre peuvent dans la durée rassembler et agir en profondeur contre l’exclusion.

Nous accueillons chaque mois de nouvelles personnes curieuses des bibliothèques de rue,
venez en apprendre plus à l’une des bibliothèques de rue !

Capture d’écran 2013-06-05 à 22.49.57Il existe aussi un excellent livre qui présente le parcours des bibliothèques de rue dans le monde : Les bibliothèques de rue, de Marie Aubinais. Nous en avons plusieurs à la maison Quart Monde à Montréal que vous pouvez nous commander.