Journée mondiale du refus de la misère : témoignage de Micheline Ciarlo aux Nations Unies
Le 17 octobre 2025, Micheline Ciarlo, militante d’ATD Quart Monde à Montréal, était invitée à prendre la parole devant l’Organisation des Nations Unis, à New-York. Voici son témoignage.

« C’est un plaisir pour moi de m’adresser à vous aujourd’hui et de vous partager la réalité des familles séparées de leurs enfants par l’État.
Quand ma fille était bébé, une assistante sociale a empêché mon partenaire de nous voir. Cela a détruit ma vie de famille. En l’empêchant de nous voir, je perdais sa famille ; la seule grand-mère de ma fille. La garde légale, qu’elle soit retirée ou supprimée, affecte le droit des enfants à connaître leur famille élargie. Le terme « famille monoparentale » est discriminatoire. Même si je vivais seule avec mon enfant, elle avait toujours deux parents dans sa vie.
Dès que vous avez besoin d’un programme, des personnes décident dans votre vie. Il n’est pas facile de réfléchir lorsque sa famille est séparée. Les décisions sont souvent prises rapidement par les services de protection de l’enfance sans le consentement des parents. Ce sont eux qui prennent les décisions à votre place. Les familles se sentent alors ignorées, privées de justice et impuissantes.
Les familles sont obligées de naviguer dans les bureaux sous la contrainte. On nous dit que les décisions sont prises par un ordinateur. Lorsque nous les interrogeons sur des erreurs administratives, on nous répond que c’est la faute de l’ordinateur. Les réparer peut prendre deux ou trois mois, et dans certains cas, nous devons aller au tribunal. Cela entraîne des conséquences dans la vie des familles.
Lorsque les familles apportent des documents dans un bureau, elles ne sont pas crues à moins qu’elles soient accompagnées de quelqu’un pour garantir leur crédibilité. Lorsque nous recevons une lettre des services gouvernementaux, nous sommes de plus en plus conscients que ce ne sera pas une bonne nouvelle. Les lettres ne sont pas faciles à comprendre. Et nos droits ne sont pas identifiés dans ces documents. J’ai peur d’envoyer des documents aux bureaux gouvernementaux. J’ai peur de les remplir, même quand on m’aide.
Lorsqu’une institution commet une erreur, il peut falloir des mois pour la corriger. Les familles ne disposent pas du même délai pour résoudre un problème. Par exemple, un propriétaire a trois semaines pour envoyer une lettre d’expulsion. Mais les familles ont besoin de plus de temps pour demander de l’aide, trouver un avocat et saisir le tribunal. Lorsqu’une famille est expulsée, ses biens sont parfois entreposés. Parfois, ils sont perdus. Sur 5 expulsions, la ville n’a retrouvé mes affaires qu’une fois .
Dès que les familles reçoivent une aide gouvernementale, nous sommes considérés comme des profiteurs. Les gens nous disent : « Va travailler », « Trouve un appartement ». Ils ne reconnaissent pas nos efforts. Même si on leur dit qu’on fait des efforts, ils ne nous croient pas. Nous sommes même jugés par nos familles élargies lorsque nous prenons des décisions dans l’intérêt supérieur de nos enfants.
Ma fille m’a été enlevée par la protection de l’enfance quand elle avait 12 ans. Après plusieurs années de lutte avec l’agence, j’ai décidé de confier ma fille à son père parce que sa situation de vie était plus stable. Je pensais que cela la rassurerait et lui offrirait une vie meilleure.
Dès que j’ai pris cette décision, ma sœur a refusé de l’accepter ou de me soutenir, comme si j’étais une mauvaise mère. Les pères sont importants pour les enfants. Je voulais laisser à ma fille le temps de vivre avec son père et qu’elle soit stable. Par les préjugés de ma famille, j’ai compris que je n’avais plus de famille. Que je n’aurais jamais leur aide .
Je me suis préparée à ce que ma fille soit confiée à son père. Mais j’imagine le désarroi de ceux dont les enfants sont soudainement retirés. C’est comme si on n’était jamais bien. Quand on se retrouve seule sans enfants, on ne se sent plus « en famille »,totalement seule. C’est alors qu’on cherche des amis.
Je ne peux pas oublier les gens qui m’ont soutenu. Une garderie a accueilli ma fille sans me demander de payer. Un propriétaire m’a aidée à trouver un nouveau logement et à déménager . Un ami m’a soutenue pour mon bail. ATD Quart Monde m’a apporté le plus, car ma dignité était affectée. Grâce aux activités, j’ai compris que j’étais un bon parent, que j’avais des droits, que ma fille avait des droits et que le père avait des droits aussi.
C’est en écoutant et en respectant les droits de chacun, qu’on commence à garantir le respect et un soutien approprié aux familles. »