Le droit à la musique pour tous

Philippe Hamel – Mars 2017

Le droit à la musique pour tous

Dans les années 1990, au Québec, une majorité de l’opinion pensait que pour lutter contre la pauvreté, il fallait « aider les pauvres » avec des distributions de toutes sortes. Les organismes qui considéraient la misère comme une violation des droits humains étaient peu nombreux.

Avec Gilles Vigneault en 1989, puis avec d’autres artistes, ATD Quart Monde a créé des événements musicaux pour affirmer que face à l’intolérable de la misère, personne n’est inutile, rien n’est trop beau et que « la culture ne vient pas après le pain ».

En 1994, nous avons fait la connaissance de Richard Seguin, un des chanteurs les plus populaires du Québec. Un Artiste pour la paix reconnu pour son engament et sa simplicité. Il a vécu son enfance dans un des quartiers pauvres de Montréal: « Très vite on s’est aperçu des sacrifices faits par nos parents. Mon père faisait de la musique et à la maison la musique transcendait la dure réalité« . Devenu chanteur-compositeur, Richard chante le courage des petites gens, la souffrance des analphabètes, les droits des femmes et des Amérindiens.

Lors d’un grand rassemblement qui a réuni près de 2000 personnes, il accepte de chanter, avec d’autres artistes, pour fêter le départ de délégués du Quart Monde à l’ONU à New York, pour le Congrès international des familles. Il nous dit sa souffrance de constater que bien souvent les personnes pauvres ne se sentent pas le droit d’aller au spectacle, même lorsqu’il propose de le faire gratuitement dans son village.

A partir de 1995, il participe aux marches en silence dans le cadre de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre. Après la marche, une commémoration donne la parole à ceux que l’on n’entend jamais et souvent des musiciens comme Richard Seguin et sa soeur, chanteuse elle aussi, accompagnent ces prises de parole. Des personnes très pauvres disent que c’est la seule fois de l’année où elles osent danser en public sans avoir honte.

Richard disait : « Je m’implique pour que les gens qui n’ont pas de voix en aient une, mais il faut aussi les écouter, être attentif, et pas toujours essayer d’apporter des solutions. Je me suis aperçu avec ATD qu’il faut parfois fermer sa gueule et écouter. Les gens en savent plus qu’on pense sur la gestion de la pauvreté, la débrouillardise, l’organisation du travail. (…) Mon travail c’est d’allier l’émerveillement et l’indignation« 

Richard nous a proposé de faire un concert au profit d’ATD Quart Monde. Pour gagner de l’argent, il fallait vendre des billets à prix fort mais nous voulions aussi affirmer « le droit à la musique pour tous », en invitant des personnes qui ne vont jamais au spectacle. Deux objectifs difficile à concilier. Alors nous avons proposé que chacun paye le même billet selon ses moyens, en insistant pour dire que c’était pour bâtir des projets permettant l’accès à la culture pour tous. Les membres d’ATD Quart Monde, des partenaires ont invité des personnes vivant à la rue ou d’autres qui ne sortent jamais de chez elles.

Richard était touché par cette démarche. Il a mobilisé des amis artistes pour venir chanter avec lui mais aussi pour être « participants », dans la salle. Sur scène, quand un groupe méconnu jouait un morceau, des artistes comme Richard Seguin se mettaient derrière eux, jouant de la guitare ou chantant avec eux. A l’entracte, les gens de tous milieux parlaient entre eux. Nous avons aussi invité des délégués de chaque groupe pour rencontrer Richard Seguin dans une salle. Ce soir là, il a bu beaucoup de cafés en allant de l’un à l’autre! A un moment, un monsieur vivant à la rue m’a dit : « Donne-lui ça« , en me tendant, gêné, un papier sur lequel était écrit quelques lignes sous forme de poème. Je lui ai dit qu’il devait le donner directement à Richard. Celui-ci s’est assis et a lu le texte en le fredonnant comme le texte d’une chanson. Le monsieur était ému aux larmes et ils se sont embrassés.

Après cette soirée, la responsable d’un accueil pour sans-abri nous a dit: « Ces gens là, personne ne les écoute. On leur propose seulement de les aider. Vous leur avez proposé non seulement un moment magique, mais aussi de participer à une cause. Vous leur avez offert la solidarité « .

10 ans après, beaucoup de personnes vivant la pauvreté parlaient de cette soirée comme d’un moment fort de joie, de fierté et de fraternité qui leur a redonné des forces et le goût de lutter.